Université Paris 1: quelle stratégie face à la pénurie?

La rentrée 2013 pourrait être tendue à l'université Paris 1. Le mastodonte Panthéon-Sorbonne a en effet vécu une période difficile avant les vacances d'été, entre tensions sociales dans l'administration et conflits autour de la réduction du coût de l'offre de formation. En situation budgétaire critique, après trois déficits, l'université débute une année cruciale.

Je fais confiance à l'esprit de responsabilité de tous. Nous allons mettre en place la nouvelle offre de formation et republier les postes", prévoit le président de l'université Paris 1, Philippe Boutry. La rentrée promise par l'UNEF s'annonce sous d'autres auspices : le syndicat espère mobiliser les étudiants contre les réductions de l'offre de formation, en parallèle d'une action en référé contre la présidence de l'université… Ambiance.

Que s'est-il passé à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ? Les chassés-croisés de communiqués des syndicats et de la présidence, plus qu'incisifs, ont rythmé le début de l'été 2013. Au cœur des préoccupations : l'adoption d'un plan de rigueur pour remettre l'université à flot. Objectif visé : réduire de 10 % le coût de l'offre de formation.

Du gel de postes à la réduction de l'offre de formation

L'établissement est en effet déficitaire depuis trois ans (2,7 millions de déficit comptable en 2012, 4,5 millions de déficit structurel environ). "Nous sommes donc sous tutelle rectorale, résume Philippe Boutry. Si nous étions dans le privé, nous serions en faillite et si nous ne mettons pas en place des mesures au plus vite, nous ne savons pas si nous pourrons payer les salaires de nos personnels en décembre", s'alarme-t-il.

Résultat : l'historien, arrivé à la tête de l'établissement en mai 2012, a tout d'abord gelé une partie des postes à pourvoir (23 sur 50). "Rééchelonné et non pas gelé, tient-il à rectifier. Étant donné que ces postes sont republiés dès cette année. Nous avons pu, avec cette mesure d'urgence, économiser 1,5 million d'euros, avant de lancer une véritable politique de retour à l'équilibre."

S'est ensuite engagé un dialogue avec les composantes début 2013, qui ont chacune préparé un plan de réduction du coût de leur offre de formation. "L'objectif de réduction de 10 %, soit 30.000 heures de moins, nous paraissait inacceptable, estime le représentant de l'Unef et élu au conseil d'administration, Émilien Martin. Mais nous avons tout de même été dans une démarche de discussion tout au long du processus."

Les plans des composantes ont été présentés dans les conseils centraux à la fin du printemps 2013, après avoir été validés au sein des conseils d'UFR. Ouvrant ainsi les vannes du conflit.

Mutualisations et fermetures : les plans des composantes

Quelles économies les UFR ont-elles prévues ? Mutualisations d'enseignements, fermetures de cours à petits effectifs (moins de 8 à 10 étudiants), diminution du volume horaire de certains cours magistraux (de 39 h à 36 h par semestre)… "Pour nous, la ligne rouge a été dépassée, déplore l'élu UNEF. Trois UFR (droit, économie et gestion) ont demandé à diminuer leurs capacités d'accueil en L1, ce qui est totalement à rebours de la démocratisation que nous défendons."

Une version démentie par le président Boutry. "Nous demandons simplement que nos capacités d'accueil soient respectées, ce qui n'est pas le cas actuellement. Elles sont chaque année dépassées avec les étudiants que le rectorat nous affecte en plus courant septembre", insiste-t-il.

L'interdisciplinarité menacée ?

Autres motifs d'opposition : la suppression des séminaires de moins de 10 étudiants et "les attaques contre la pluridisciplinarité", marque de fabrique de Panthéon-Sorbonne. "Certaines composantes, comme la géographie ou l'histoire de l'art, avaient prévu d'arrêter de dispenser des TD dans les autres UFR, et de prendre à la place ces étudiants de L1 en cours magistraux. Ce qui constitue un vrai retour en arrière", dénonce Émilien Martin.

"Je ne peux pas vous dire que l'offre sera égale, évidemment, elle est diminuée, concède Philippe Boutry, mais l'interdisciplinarité n'est absolument pas menacée. Certains masters mutualisent simplement des cours de langues, ou bien des options. Au lieu d'avoir une option "droit" pour les historiens, une autre pour les géographes et une troisième pour les économistes, ce sera désormais la même." "Je pense que notre attractivité et notre diversité sont préservées", estime également Sylvie Pittia, professeur membre du conseil scientifique et élue Snesup. Les enseignants-chercheurs de deux UFR (économie et géographie) ont néanmoins voté des motions d'opposition face à ces plans.

Dans les coulisses des conseils : le respect du vote du CEVU en question

Des différences de vision qui ont pris corps lors des réunions des conseils centraux en juin-juillet 2013, avec un conflit entre l'UNEF et la présidence. Le ton est monté du côté du syndicat, dont une trentaine d'étudiants a bloqué le déroulement d'un conseil d'administration le 9 juillet 2013, en envahissant la salle de réunion.

En cause : les deux votes du CEVU (conseil des études et de la vie étudiante), intervenus auparavant sur les différents plans de réduction de l'offre proposés par les UFR, n'auraient pas été respectés, d'après le syndicat étudiant. Trahissant ainsi la charte de l'université qui veut que le conseil d'administration ne passe jamais outre le vote des autres conseils.

Le premier CEVU réuni avait adopté les plans de réduction d'un certain nombre d'UFR d'un seul bloc, tandis que le suivant avait rejeté une partie des autres plans mis au débat.

Pour la présidence, il n' y a pas eu rupture avec la charte, au contraire. "Les votes du CEVU semblaient inéquitables et incohérents, le conseil d'administration devait prendre ses responsabilités", estime Philippe Boutry. En outre, la convocation d'un nouveau CEVU n'était plus possible, l'été arrivant, pour mettre en œuvre le plan dès la rentrée 2014.

Un conseil d'administration... au rectorat

Résultat : après l'interruption du 9 juillet, le président convoque un nouveau CA une semaine plus tard. Cette fois-ci… au rectorat ! "Je suis le garant de la démocratie universitaire", justifie Philippe Boutry, notant la menace que faisait peser l'UNEF de bloquer de nouveau le conseil. Le texte final est alors adopté, à 17 voix contre 5… sans les élus de l'UNEF. "Nous avons été empêchés d'entrer", assure Émilien Martin. Ce que dément vigoureusement le président.

Le syndicat étudiant prévoit en réaction de porter un référé devant le juge administratif. "Nous n'avons aucune inquiétude et nous les attendons de pied ferme", lâche le président, qui se dit "un peu consterné".

De l'attitude à adopter envers l'État

Le professeur d'histoire contemporaine défend surtout sa politique globale : la réduction des coûts permettra de republier l'ensemble des postes tandis que les budgets de la recherche et des bibliothèques ont ainsi pu être sanctuarisés.

Des arguments de poids pour les enseignants : les élus Snesup ont soutenu les plans de réduction. "C'était la moins mauvaise des solutions possibles, en tout cas, la plus concertée qui puisse être, estime le professeur Sylvie Pittia. Mais il faut désormais concentrer notre énergie ailleurs : sur l'absence de réponse de la tutelle face à la sous-dotation de Paris 1. Nous regrettons fortement que la loi sur l'ESR n'apporte aucune solution à ces déficits structurels des universités."

Pour l'UNEF, l'urgence était justement d'aller d'abord au bras de fer avec l'État. "Ce n'est pas la faute du président si l'université a des problèmes, c'est la mise en place des RCE (responsabilités et compétences élargies), sans le soutien nécessaire, qui en est la cause. Nous voulons déplacer le curseur au niveau national : il faut une campagne sur la situation des universités pour mettre fin à la pénurie", explique Émilien Martin, faisant valoir que "l'argent existe, pour l'Idex ou le CIR (crédit impôt recherche)".

"Notre pari me semble plus raisonnable, analyse à l'inverse Philippe Boutry. Ma conviction est que le seul moyen d'être crédible envers la tutelle, c'est de faire cet effort en interne. Nous faisons notre part du travail, au ministère de faire la sienne. Je ne crois pas à un hypothétique cadeau du Père Noël. C'est un calcul qui me paraît plutôt infantile et très peu réaliste."

L'immobilier, le point noir de l'université

Côté ministère, on salue un plan courageux, tout en soulignant que l'université parisienne a déjà reçu l'un des plus importants stocks d'emplois (36), dans le cadre des 1.000 postes distribués en 2013, et bénéficié d'un soutien de taille en fin de gestion 2012 (environ 1,5 million d'euros). L'offre de masters très étendue, avec beaucoup de formations comptant peu d'étudiants, méritait également une rationalisation, estime-t-on rue Descartes, ce que reconnait le président Boutry.

Reste l'épineuse question immobilière : la facture des loyers que verse Paris 1, "la plus mal dotée des universités en mètres carrés", insiste son président, est en effet salée. En attendant la construction de Condorcet ou le potentiel à venir du site de Lourcine (Paris XIIIe).

"L'État doit nous aider à hauteur de 2 millions d'euros en compensation du coût de nos locations, qui représente 4,9 millions d'euros, répète Philippe Boutry. Pour l'instant, son soutien est de 2,9 millions d'euros. Il doit combler la différence, sinon nous ne pourrons jamais nous en sortir. Le ministère semble sensible à cette demande, 300.000 € nous ont été versés, mais c'est encore beaucoup trop partiel."

Reste à voir si la stratégie choisie par l'université sera payante.

Source : L'étudiant

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