La "non-sélection" à l’Université : une totale hypocrisie et un formidable gâchis humain

LE CERCLE. Parmi les vaches sacrées françaises figure en bonne place la combinaison du "le Bac pour (presque) tous" et de "l’accès (gratuit) à l’Université pour tous les bacheliers". Mais à part les idéologues patentés et les syndicats étudiants, l’ensemble des spécialistes de l’orientation ne cesse de dénoncer le gâchis financier et humain consécutif à cette situation. Regardons de près les faits.

1) La "non-sélection" est un mythe absolu

À l’instar de toutes les étapes cruciales de l’orientation scolaire – notamment les classes de 3e et de secondes –, la sélection post Bac est totalement hiérarchisée et contrainte par les résultats scolaires au lycée ( ), et ne tient donc pas compte du Bac (nous reviendrons sur ce point plus loin) :

– Les "meilleurs" lycéens peuvent aller où ils veulent, et ils choisissent très majoritairement les classes préparatoires aux grandes écoles et les études universitaires de haute exigence – Médecine, Sciences Po, art, architecture… (a)

– Les "un peu moins meilleurs" sont ensuite admis dans les IUT, les STS, les "bonnes" écoles post Bac et quelques filières universitaires un peu moins exigeantes – mais toujours sélectives dans la réalité – (b).

– Les "autres" sont donc orientés sans grand choix vers "l’Université", soit environ 50 % des jeunes étudiants. À noter que certaines filières à la bonne réputation – Droit, STAPS (sport), sont souvent surchargées, avec côte à côte des étudiants dont c’est le vrai projet et d’autres qui sont là sans souvent par hasard (c).

On peut donc en conclure, lorsque l’on affirme que l’on ne sélectionne pas à l’entrée à "l’Université", que l'on exclut de ce fait les classes préparatoires, les IUT, etc. ! Nous prendrons donc le postulat, pour la suite du propos, que "l’Université" est bien constituée par toutes les formations en post Bac.

2) Les critères de sélection à l’entrée à l’Université

Pour se situer dans la vraie vie (sic), les cursus post Bac sélectif – (a) + (b) –, sélectionnent leurs futurs étudiants à partir de leurs bulletins scolaires de lycée, surtout ceux des deux semestres de la classe de 1re et du 1er semestre de la terminale. Ces sélections ayant lieu au printemps, elles se font donc avant la fin du 2e semestre et, surtout, avant le Bac lui-même. À noter que quelques dossiers de sélection requièrent des "lettres de motivation" (IUT par ex.), et que dans quelques très rares cas ont lieu des entretiens (juin, ou début juillet) ; il faut reconnaître que ceux-ci sont très complexes à organiser, essentiellement en raison de la prééminence du processus du Bac.

Le Bac n’est donc absolument pas (plus) un critère de sélection pour entrer à l’Université ! Mis à part l’intérêt pour les bacheliers étant en liste d’attente pour des formations (très) sélectives, de décrocher une mention, "Bien" au minimum et surtout "Très bien" (ex. de Sciences Po)

La conclusion de cet état de fait tient ainsi en quatre points :

– L’Université sélectionne donc bien dans la réalité, dès sa 1re année,

– Les critères de cette sélection sont pour l’essentiel les résultats académiques obtenus au lycée,

– Les moyens proposés aux lycéens, notamment en terminale, pour les aider dans leur orientation professionnelle (OP) restent désespérément limités, et se limitent au mieux à la fourniture d’informations sur les métiers et les filières de formation.

– Le fait de décrocher le Bac est, de facto, une autorisation totalement ouverte à postuler à certaines formations universitaires – les (c) – et ceci jusqu’à Bac + 5 – toujours en théorie !

3) Les conséquences de cet état de fait

Les chiffres sont connus et implacables : 20 à 25 % des inscrits en IUT et STS ne passent pas dans la 2e année de la formation (qu’ils ont choisie…), et pour les cursus non sélectifs – les (c) – le taux d’échec en 1re année atteint en moyenne 50 % ! Il serait grand temps de chiffrer cet immense gâchis, financier d’abord, mais aussi humain, de par les mises en situation d’échec de tous ces jeunes.

D’un autre côté, on peut se demander à quoi sert encore le Bac. Sachant que son coût complet vient d’être chiffré par des directeurs d’établissements du secondaire à près de 1,5 milliard d’euros (les lycées ferment boutique dès début juin !), n’y a-t-il pas là un considérable problème d’efficacité économique ? Alors, certes, face aux attaques récurrentes dont il est l’objet, les défenseurs du Bac mettent surtout en avant la dimension de rituel, initiatique, pour les adolescents, pour leur entrée dans la majorité… !

4) Les solutions pour corriger les choses

Pour faire simple, quatre séries de mesures permettraient d’améliorer très sensiblement la réussite des bacheliers à l’Université, laquelle réussite est au demeurant l’objectif majeur du "Plan Licence" gouvernemental :

– Alléger fortement le Bac lui-même, en combinant un contrôle continu en terminale avec quelques épreuves de synthèse, regroupées sur une (seule) journée fin juin. De très nombreux pays utilisent ce canevas.

– Augmenter fortement les moyens de l’orientation professionnelle en lycée, surtout en terminale et avant la clôture des inscriptions en post Bac (fin mars). Les ressources nécessaires pourraient provenir, en partie, des économies réalisées sur l’allègement du Bac.

– Exiger de tout postulant à une formation universitaire un petit dossier de candidature, comportant obligatoirement un texte de motivation – "Qui je suis, quel est mon parcours en lycée, quelles sont mes ambitions personnelles, pourquoi est-ce que je choisis cette formation".

– Organiser en complément de ce dossier, pour tout candidat, un entretien individuel – dans l’idéal avec un enseignant de la formation, postulée et un professionnel, et ceci en fin de classe de terminale. Ce type d’entretien est d’ailleurs quasiment généralisé pour l’accès aux formations en post Bac + 2 ou Bac + 3 : grandes écoles, masters…

Les deux dernières mesures permettraient de s’assurer, du mieux possible, de la capacité et surtout de la motivation des postulants, à suivre la formation considérée.

Une ultime remarque : si l’on se place dans cette logique, il est clair que la mesure prise l’an passé, qui tend à "imposer" plus de "places" aux bacheliers technologiques et professionnels au sein des IUT et des STS, ne fera que :

– D’une part, perturber le système actuel de sélection post Bac par les bulletins de notes du lycée, et la hiérarchie, non dite, mais bien réelle, qui veut que : "un Bac général est "mieux" qu’un Bac techno, qui est lui-même "mieux" qu’un Bac Pro".

– D’autre part, accroître encore plus le taux d’échec en 1re année d’Université, du fait de la persistance des défaillances de l’orientation professionnelle en lycée.
La bonne solution serait sans doute de réaménager les programmes des DUT (surtout) et des BTS, qui sont devenus au fil du temps plus des tremplins vers des licences ou des masters, que des vrais diplômes professionnels.

En conclusion, il convient d’être réaliste : au-delà des résistances de nature idéologique, ce type de réforme dérangerait à n’en pas douter tous ceux qui auraient quelque chose à y perdre – les enseignants corrigeant le Bac, pour les revenus que cela ne génèrerait plus, les enseignants des licences, dont une partie perdrait une fraction importante d’étudiants, les parents d’élèves et d’étudiants, rivés à la fiction du slogan "plus on a de diplômes – élevé – , moins on risque le chômage".

Un peu de courage, Madame Geneviève Fioraso et Monsieur Vincent Peillon !

Source: Les échos
Daniel Sommer
Conseiller en Orientation Professionnelle

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